Au début du XIXè siècle, pénétrer au Liban est
encore, pour un Français, une entreprise exceptionnelle, difficile, hasardeuse
et livrée à tous les hasards de la navigation ou des chemins. Le voyage en
Syrie ou en Egypte reste une aventure solitaire. Au gré du vent, qui gonfle ou
non les voiles, au long de routes incertaines parcourues à cheval. Sur terre
comme sur mer, la marche est lente, hasardeuse, périlleuse parfois. Même lorsqu’on
dispose, pour une mission officielle, des équipages expérimentés de la Marine
royale comme Forbin en 1817 ou Marcellus en 1820, les choses ne vont guère plus
vite. A terre, les difficultés ne sont pas moindres : fatigue de longues
étapes, gîtes inconfortables – lorsqu’il y en a – fièvres, sans parler du
mépris hostile auquel se heurte, en pays musulman, le voyageur chrétien, ou des
risques de brigandage. Aussi faut-il de fortes raisons pour aller en Orient :
le voyage exige du loisir, de la fortune, des appuis diplomatiques. Volney
consacre un héritage à financer son entreprise, Chateaubriand près de cinquante
mille francs ; Lamartine dépensera le double pour la somptueuse expédition
qu’il organise en 1832-1833.
Mais au cours du siècle, le Liban
devient le terrain privilégié de la rivalité des puissances européennes qui
hâtent l’effondrement de l’Empire ottoman. Beyrouth, deuxième port de l’Empire,
donne accès aux marchés arabes de l’intérieur, la montagne devient le premier
fournisseur de cocons de l’industrie lyonnaise de la soie. Grande-Bretagne,
France, Autriche et Russie trouvent, chacune, dans une communauté, un appui à
leurs ambitions politiques ; en retour, elles manipulent et attisent les
tensions sociales créées par la destruction de l’agriculture traditionnelle, la
dépendance à l’égard des marchés extérieurs et l’émergence de nouvelles
hiérarchies.