Jacques Marx
Dans
El Moghreb Al Aksa, comme dans
toutes ces œuvres, s’impose une vision du Maghreb sombre,
soutenue par toute
une métaphorique crépusculaire visant à ancrer
l’image d’une civilisation
déliquescente, dominée par l’inertie et la
résignation fataliste. Le lecteur y
trouvera une saisissante illustration des théories
d’Edward Saïd, qui a montré
le caractère éminemment compétitif du contact avec
l’Autre, dans ce lieu à la
fois très proche et très ambigu qu’est
l’Orient, fabuleux théâtre esthétisé,
dont le répertoire culturel a nourri, de Chateaubriand à
Albert Camus, une
confrontation permanente avec les valeurs identitaires occidentales. Le
texte
de Picard, fait alterner la vision spectaculaire pour
l’évocation des ruines
antiques, et la dévalorisation pour ce qui touche la
réalité moderne. La part
du rêve, la nostalgie des ruines y occupent un rôle
essentiel, mais la
confrontation, loin d’être neutre, y est au contraire
marquée par les
ambiguïtés d’une armature idéologique
implicite référant aux obsessions de
Louis Bertrand, futur théoricien de la colonisation
française en Afrique du
Nord et propagandiste de l’idée latine.
L’évocation, par les romanciers et les
voyageurs, des ruines romaines du Maghreb a toujours constitué
un point
d’ancrage incontournable de l’imaginaire colonial. Le mythe
de l’Afrique latine
avait reçu l’aval de Masqueray, auteur de la Formation des
cités chez les populations
sédentaires de l’Algérie (Paris, E. Leroux, 1886)
et tentait également de
conforter l’idée d’un particularisme berbère
qui aurait maintenu, notamment à
travers l’ancien Donatisme, les traces de la romanisation. Les
travestissements
esthétiques du texte n’occultent donc pas
complètement des visées moins
éthérées. L’évocation des« terres sans maître » par exemple, confirme
l’enjeu : baliser une zone d’expansion éventuelle du capitalisme industriel
belge alors triomphant.