En quête d'un nouvel espace : Romain Rolland et l'Inde [2/7]
Rolland avait lu L'Offrande
lyrique de Tagore et n’en aimait pas la célèbre
traduction en français d'André
Gide. Tagore, quant à lui, était – comme la plupart
des Indiens – fasciné par Jean-Christophe.
Mais ce qui a vraiment déclenché le dialogue entre
Rolland et l'Inde,
c'est le discours anti-nationaliste et universaliste que
Rabindranath Tagore avait prononcé à l'Université
Impériale de Tokyo, en
octobre 1916, et que Rolland avait scrupuleusement recopié dans
son journal sur
l’Inde commencé depuis peu, en le qualifiant de
«tournant dans l'histoire du
monde ». « Les Asiatiques sont maintenant conscients de la
dégénérescence de
l’Europe », a-t-il griffonné dans son journal.
Très vite, Rolland recopie des
extraits de l’interview de Tagore sur l’«
Unité de Race », parue dans Christian
Science Monitor et comportant des idées chères à
Rolland lui-même. Tout en
condamnant la civilisation moderne, pour la dissociation qu’elle
opère entre
l’intelligence et l’émotion, Tagore la
considérait comme la plus grande période
de transition de l'histoire ; il n'était pas
découragé par la guerre
en cours, il n’y voyait pas la négation de ses
idées. Dans tout grand mouvement, il y avait de l’action
et de la réaction : la guerre n’était que le
côté négatif, une déclaration
de résistance. C'était une aube confuse, pensait Tagore,
mais d’où émergeraient
unité, paix et lumière.
Peu après, Tagore
et Rolland signent avec Bertrand Russell, Benedetto Croce, Henri Barbusse,
Stefan Zweig, et d'autres, La Déclaration d’Indépendance de l’Esprit. Quelques
jours plus tôt , suite au massacre de Jalianwallahbag, Tagore a montré au monde
sa force de caractère en refusant le titre de Chevalier que lui avaient décerné
les Anglais. Rolland et Tagore se sont enfin rencontrés le 19 et le 21 avril
1921, d’abord dans le minuscule appartement de Rolland à Montparnasse, puis à
Boulogne-sur-Seine où Tagore logeait avec son fils, au 9, quai du 4
septembre. Tagore parla de son projet d'Université à Santiniketan, au Bengale,
où il souhaitait opérer la synthèse des différentes cultures d’Asie. Ils se
sont tous deux dévoilé leur irrésistible passion pour la musique. Tagore a
chanté ses chansons et parlé de Bach. Rolland écrit dans son journal :« Il est
fort beau, presque trop. Toute sa figure rayonne d’une joie abondante et
tranquille, qui se traduit dans toutes ses paroles.»Un an plus tard, Tagore
écrivait au jeune historien Kalidas Nag :