L’Inde
dans la littérature anglaise de l’ère
coloniale [3/6]
Michel Naumann
L’aristocratie, frappée par la
concurrence des blés russes ou américains, était en décadence mais elle sut
investir ses biens et ses valeurs dans l’aventure impérialiste. Pourtant la
nature brutale de l’entreprise comme l’inquiétante montée en puissance de
l’Allemagne suscitèrent des doutes aisés à comprendre chez ceux qui, il n’y
avait guère longtemps de cela, avaient été les maîtres et le phare incontestés
du monde. A la colonialité conquérante succédait la colonialité angoissée, trop
affirmée pour ne pas être en réalité secrètement minée. Aux Dieux blancs,
violeurs sans remords, seuls au monde, modernes Napoléons sur des continents
qu’ils refaisaient comme s’ils n’avaient jamais existé – la table rase des
premières phases de la colonisation, succédaient les héros inquiets sous l’œil
accusateur des vaincus. Certes, le darwinisme appliqué aux sociétés et aux
races, et même l’eugénisme, les rassuraient sur leurs forces et leurs droits,
mais Nietzsche n’avait-il pas montré que la lutte pour la survie favorisait en
fait les plus médiocres boutiquiers ? Chez les meilleurs écrivains il devint
possible de percevoir l’imminence de la chute des Dieux. Les héros de Conrad
sentent les valeurs aristocratiques au bord du gouffre de la perversion,
Kipling put d’autant moins cacher la brutalité conquérante qu’elle le fascinait
et ces deux écrivains majeurs laissèrent paraître la misogynie haineuse de la
psyche impérialiste.