L’Inde
dans la littérature anglaise de l’ère
coloniale [2/6]
Michel Naumann
L’administration coloniale se divisa entre
modernisateurs qui n’acceptaient pas les archaïsmes sociaux indiens (dont les
missions protestantes et Macaulay, l’historien whig et libéral), orientalistes
prêts à composer avec eux (un courant souvent plus aristocratique et d’où
sortira Kipling) et disciples de Stuart Mill qui mettaient leurs espoirs dans
une administration de haute qualité. La littérature coloniale exprima des
penchants pour l’un ou l’autre de ces courants, mais il fallait aussi compter
avec l’anti-colonialisme de l’école de Manchester et d’un Gladstone : « la
sainteté des villages d’Afghanistan importe autant au Tout-Puissant que celle
de nos villes. »Certes, la
virulence des Libéraux fit d’autant moins allusion à l’Inde que, depuis la
brutale destruction de ses textiles par les colonisateurs, elle devait acheter
des tissus anglais. L’Indien panthéiste intéressait le philosophe, le fanatique
ou le fakir désolait le réformiste, le maharaja suscitait l’admiration de la
gentry, la danseuse sacrée émoustillait le victorien, le nationaliste cruel et
sardonique effrayait lecteurs et lectrices de romans d’aventure, le serviteur
fidèle leur faisait couler des larmes, le boutiquier volubile et sa flopée
d’enfants les faisait rire : les stéréotypes coloniaux participaient d’un
système de violence symbolique qui ne cessait de conforter la supériorité
anglaise qu’en faisant de l’autre la projection des désirs réprimés ou des
perversions des victoriens.
La crise économique des
années soixante-dix ne fut pas surmontée comme en Allemagne par une profonde
révolution technologique, mais par un recours aux courtiers du commerce
inter-continental et une reprise des conquêtes coloniales qui accrut le nombre
d’acheteurs des produits anglais.