I — Les grottes de Marabar et l'antre de
Circé
Les grottes, certes impressionnantes et effrayantes en tant
que phénomène naturel, sont surtout un symbole du ventre maternel. Elles ont
donc à voir avec l'origine de la vie, le pas-sage de l'inexistence à l'existence.
Qui s'y aventure remonte donc le temps pour découvrir ses origines et même ce
qui les précéda, la mort, le néant, l'infini. La venue à la vie est en outre
une expérience que nous ne pouvons verbaliser, ce qui la rend mystérieuse,
voire angoissante. Mais cette matrice elle-même, sombre et imprécise, cette
réalité plus ancienne et plus vaste que le verbe et que l'explication
rationnelle, imagede l'univers où nous sommes perdus, jetés dans l'être-pour-lamort,
microbes conscients dans une immensité qui nous dépasse, est aussi « la chose
», l'horreur inexpliquée, la menace indicible dont nous parlent les
psychanalystes. Marabar symboliserait le nihilisme de la vie moderne ou, s'il
s'agit d'un roman colonial, l'aveuglement des Orientaux confinés à la caverne
de Platon, la stérilité spirituelle et matérielle de l'Inde, cette terrible
frustration de la raison humaine, (API, p. 280) qui aurait tourné le dos au progrès et serait condamnée à la
stagnation.
Cette interprétation peut être soutenue
par un recours à une critique culturaliste. L'Inde, dans la mystique qui
détache l'orant du monde, dans la philosophie dominante de l'advaita qui, avec
Sankaracharya et l'école moniste, insiste sur un absolu (brahman) sans qualités
(gunas) et une existence humaine qui serait illusion (maya), aussi dans le
quotidien religieux qui conduit le croyant vers la dissolution de l'ego au
moment de l'illumination (moksa), dans la vie et ses quatre âges dont le
dernier est le moksa, dans la pauvreté qui fait percevoir l'immensité d'un
univers impitoyable et la fragilité de chacun, l'Inde, culturellement si
différente de l'Occident, entretient des rapports de proximité avec cette
réalité incompréhensible et angoissante. L'étranger ressent cette civilisation
comme étrange, sinon folle et menaçante : elle est informe (API, p. 64), impensable
et indicible (API, p. 135), sa musique exprime un monde incohérent et
labyrinthique (API, p. 77). Les grottes seraient donc l'Inde dont les
sortilèges risquent d'emporter l'Occidental attaché à la causalité, voire
l'Inde qui cherche une revanche et tente d'engloutir le colonisateur. La n tombe de l'homme
blanc » pourrait bien être une de ces cavernes : dans le Ramayana le roi des
singes, Vali, est long-temps laissé pour mort dans une grotte.