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L’Inde bouddhiste d'André Chevrillon                                        [3/20] 
          

   S’il entrevoit, pour l’avenir, la possibilité d’un métissage universel (il parle quant à lui de mélange), c’est pour déplorer le risque d’un délitement des grandes cultures, qui verraient leurs architectures intérieures s’éroder: par cette inquiétude, il est bien le contemporain de Pierre Loti, de Charles Péguy et de Maurice Barrès, même si sa double culture française et anglaise l’ouvre à des influences différentes, entre autres celles de Carlyle et de Ruskin1 , qui le conduisent à poser les problèmes d’un point de vue très personnel, et sans doute inhabituel dans la culture française si profondément influencée par le rationalisme analytique des Lumières. Si Chevrillon observe partout l’affaiblissement des “tendances natives”, c’est pour mieux souligner dans tous ses récits de voyage que ce sont précisément celles-ci qui l’intéressent, en Inde comme ailleurs2 . L’Inde le fascine d’emblée comme le berceau métaphysique de religions ou de sagesses -le bouddhisme en premier lieu- dont on peut trouver, à Ceylan et surtout en Birmanie, des formes très pures. Ces formes, ces tendances natives et organisatrices, qui donnent une sorte d’impulsion vitale à des principes sociaux et religieux qui traversent le temps, qui inscrivent dans la longue durée leur vision singulière du monde et des dieux, Chevrillon constate qu’elles seront d’autant plus préservées que l’on s’éloignera davantage des zones d’influence anglaise et des lieux où s’affirme de plus en plus une modernité coloniale qu’il décrit le plus souvent comme une puissance de désorganisation et d’érosion3 .


1 (4) Il lui a consacré une belle étude, La pensée de Ruskin, Paris, Hachette, 1909, qui permet de bien mesurer ce qu’il peut lui devoir sans ses propres essais.  

2 (5) Dans La pensée de Ruskin, Chevrillon analyse les idées de Carlyle, selon lesquelles “en toute société vraiment vivante, comme en toute créature organisée, réside un mystérieux principe de vie, c’est-à-dire de cohésion, d’ordre, de mouvement et de durée qui se manifeste, non dans la pensée claire, le vouloir personnel et réfléchi des individus, mais au contraire dans leurs instincts ancestraux” (p. 13). Ce sont ces “foyers d’énergie” (Ibid.) que Chevrillon recherche sans les cultures qu’il découvre, pensant trouver en eux un principe explicatif cohérent.
3 (6) Beaucoup d’historiens contemporains rejoignent ce diagnostic, même s’ils ont une pensée politique très différente de celle de Chevrillon. Voir entre autres Mike Davis, Génocides tropicaux , Paris, La Découverte, 2003 (1ère éd. 2001). 
 
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