Le premier voyage indien, puis le
périple de 1902, en Inde à nouveau et en Birmanie, nourrirent l’inspiration de
deux livres, Dans l’Inde (1895) et Sanctuaires et paysages d’Asie
(1905), très proches dans leur problématique culturelle. Un premier
point mérite de retenir l’attention: Chevrillon observe partout les signes à
ses yeux inquiétants d’une démoralisation des sociétés traditionnelles (Sanctuaires,
138) lorsque celles-ci, par
leurs élites d’abord, entrent en contact intellectuel avec
l’Occident. Les
idées occidentales “exercent une influence dangereuse sur
les étudiants
indigènes des universités où se donne la haute
culture anglaise. Pour des âmes
d’une autre espèce et que nulle
hérédité n’a préparées, cette
greffe soudaine
est un principe de désordre. Le développement harmonique
de leurs tendances
natives est rompu” (Sanctuaires , 138). Ces idées portent avec elles un
principe de désorganisation sociale, que Chevrillon observera plus tard au
Maroc. Elles insinuent le doute sur la légitimité de la culture endogène et
elles favorisent partout l’ imitation de moeurs et coutumes étrangères. La crainte
de Chevrillon est donc que les civilisations asiatiques ou orientales se
dénaturent peu à peu, imperceptiblement, se vident de leur être même, se
désubstantialisent, ce qui bien sûr entraîne un appauvrissement de l’univers
symbolique de l’humanité entière.