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Occident et Extrême-Orient : Une autre vision de la colonisation à travers la littérature des voyages
                                                                                                                 [ 2 / 9]   
  La fascination pour l’extrême orient ; un voyage au Siam

 
   Dans l’histoire si riche de l’imaginaire colonial de l’Occident, l’Extrême-Orient a toujours occupé une place privilégiée. On ne cesse d’admirer ces civilisations si lointaines. Cela fait partie des traditions de la littérature des voyages, dès le XIII° siècle, avec Le devise ment du monde, le Livre des Merveilles de Marco Polo1 . Lors de son retour d’un immense périple commencé en1260, à son retour, en 1295, il dicte ses souvenirs. Dès l’époque romaine, la soie et les richesses de l’orient extrême fascinaient les citoyens de la cité. La route de la soie, qui fait partie de l’itinéraire de Marco Polo, exerce encore un extraordinaire attrait.  Il prétend avoir séjourné longtemps à la cour du Grand Khan, et nous parle de rivières fabuleuses, faites de cailloux, qui ne cessent de s’agiter dans leur lit, ou nous décrit d’extraordinaires animaux, la licorne ou le griffon, à moins qu’il ne navigue dans les îles mâles et femelles : l’ouvrage abonde en affabulations,  il fonctionne comme un miroir de l’imaginaire médiéval, ce qui fait également partie du genre. On retrouve ce type de récit dans The Travels of Sir John Mandeville2  lequel se serait également rendu en Chine de 1322 à 1336. A vrai dire, je crois qu’il s’agit surtout d’un voyage dans une bibliothèque, car cette œuvre abonde en compilations, disons plutôt en emprunts, car dans cette forme de littérature, le plagiat, notion très moderne, n’a pas grand sens.
         Mais faisons un bond en avant pour ouvrir un livre fort agréable, le Journal de voyage au Siam, 1685-1686  de François Timoléon de Choisy3 .  Cet homme sort de l’ordinaire. Dès sa plus tendre enfance, sa mère l’a habillé en fille et n’a cessé de lui dire qu’il avait une fort belle gorge : il a fini par le croire. Mais en 1683, il tombe gravement malade, il traverse une crise profonde, et à l’issue de celle-ci, cet homme qui adore la vie fait d’une pierre deux coups. Il décide que maintenant il sera un homme, et qui plus est, un homme d’église. Nous nous retrouvons sur L’oiseau, un navire qui fait voile vers le royaume du Siam, embarquant une mission diplomatique commanditée par Louis XIV. Ceci nous vaut une description enjouée de la vie à bord, laquelle ne manque pas de charme, car l’on va de bals en fêtes au son de trompettes, on ne cesse de jouer (de Choisy est un gros perdant), de discuter philosophie, ou de se livrer à d’autres jeux « où l’on se donne de bonnes tapes » (p. 78).  Et c’est au milieu de toutes ces réjouissances que notre héros trouve le moyen de se faire ordonner prêtre. De Choisy est un homme plus sérieux qu’il n’y paraît (son humour lui joue parfois de mauvais tours), et c’est ainsi qu’il tente de s’initier à la langue du Siam par l’intermédiaire de deux mandarins qui sont à bord pour les escorter.  Il demeure lucide sur son propre caractère : « L’esprit est encore en meilleur état, toujours gai, bien avec tout le monde. Je ne suis rien sur ce vaisseau, et l’on me traite comme si j’étais quelque chose »(p 120). Puis on débarque, et les réceptions s’enchaînent les unes aux autres, notre voyageur est ébloui par leur faste et leur raffinement, ainsi lors de processions à bord de nacelles dorées le long de canaux, dans la lueur de superbes feux d’artifice, sans parler de tigres et des éléphants : « je ne sais par où commencer. Il n’y a point de paroles assez magnifiques pour exprimer ce que je viens de voir » (p. 231).  On échange des cadeaux somptueux.  On rencontre des jeunes convertis, « tous en soutane » (p.200), qui viennent du Siam, du Japon, de la Cochinchine et du Tonkin. Il y aurait pas moins de 200.000 convertis en Cochinchine : ainsi, l’Occident a déjà pénétré en ces terres. On va donc signer avec Phra Naï, roi du Siam, un traité protégeant ces nouveaux chrétiens d’éventuelles persécutions. On revient en France avec trois ambassadeurs et vingt valets qui « suffiront à donner une idée de la nation siamoise » (p. 287). Mais il serait intéressant de savoir ce qu’ils pensent de nous. Or, ils ne manifestent à notre égard qu’une curiosité condescendante, ce qui revient à dire qu’ils s’estiment pour le moins égaux à notre civilisation. En voici un exemple (p 202) : « Le Roi a demandé à M.Constance si les Français étaient propres, s’ils avaient soin de leurs dents, s’ils se lavaient la bouche et le corps. » On voit, à travers ce propos, que le roi du Siam doute fortement du stade de civilisation atteint par l’Europe…


1 Marco Polo, Le devisement du monde, le Livre des Merveilles, Paris, Maspéro, Découverte Poche, introduction & notes par S.Yeranismos, 2 vol., 2004.  
2 The Travels of Sir John Mandeville, translated with en introduction by W.R.D. Moseley, London, Penguin Books, 1983.  
3 De Choisy, François, Timoléon, Journal de voyage de Siam, présenté & annoté par D.Van der Cruysse, Paris, Fayard, 1995. 
 
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