Jennifer Yee
Outre cette séparation en
trois catégories (qui évidemment se chevauchent dans bien des romans), il
serait également possible d’établir une distinction entre les écrits qui
valorisent l’entreprise coloniale et ceux qui évoquent des menaces qui pèsent
sur elle : d’un côté l’affirmation de l’esprit national et de la virilité dans
le champ colonial ; de l’autre l’affaiblissement de cette énergie sous les
influences conjointes de la femme indigène, de l’opium, du dépaysement et du
climat. Un enjeu central de cette littérature est la ville de Saïgon, qui
devient un mythe littéraire surtout à partir de la publication des Civilisés de
Claude Farrère (Prix Goncourt, 1905) : Sodome et Gommorh moderne, c’est un
haut-lieu de la décadence littéraire du tournant du (dix-neuvième) siècle. Dans
certains romans – comme d’ailleurs dans certains poèmes –l’Indochine semble
être un territoire où il est permis de chanter l’interdit : l’opium, les amours
faciles avec les femmes, mais parfois aussi l’amour de l’homme pour l’homme ou
le thème de l’androgynie.
Des thèmes évoqués ci-dessus, celui du couple mixte colonial
va beaucoup évoluer à partir des années 1920 pour donner naissance à des romans
et nouvelles qui analysent la honte et les difficultés rencontrées par le
métis, enfant d’un Blanc et d’une femme indigène (Herbert Wild, L’Autre race,
1920 ; Clothilde Chivas-Baron (Confidences de métisses, 1927) ; Jehan
Cendrieux, François Phuoc, métis, 1929). Mentionnons également, parmi les
écrivains des années 1920-1930, les romanciers Herbert Wild (Dans les replis du
dragon, 1926) et Jean Marquet (La Jaune et le Blanc, 1926), et plusieurs
femmes-écrivains, dont Jeanne Leuba (L’Aile du feu, 1920) et Yvonne Schultz (Le
Sampanier de la Baie d’Along, 1931). Et le roman d’exploration trouve bien sûr
l’un de ses plus hauts points avec La Voie royale d’André Malraux (1930), qui
revisite les ruines khmères du Cambodge.