Les littératures de l’ère coloniale : «
l’Indochine » [2/8]
Jennifer Yee
On peut distinguer plusieurs types de romans : le critique Louis
Malleret (1934), notamment, fait une distinction entre ce qu’il
appelle « le cycle européen » et le « cycle
asiatique », l’un racontant la conquête et la vie des
Européens en Indochine, alors que l’autre analyse «
l’âme indigène ». Pourtant, de nombreux romans
mélangeant les deux approches, il est peut-être
préférable de distinguer trois catégories : (I)
les écrits évoquant la société coloniale
européenne ou le vécu des explorateurs et militaires
français ; (II) ceux qui prétendent décrire les
rapports entre le Blanc et l’indigène (souvent, mais pas
toujours, au sein du couple mixte) ; et (III) ceux qui s’essaient
à analyser « l’âme indigène ». On
peut inclure dans la première catégorie les romans
racontant l’âge héroïque de la conquête
aussi bien que des histoires d’aventure, et ceux qui
célèbrent les travaux des Français dans la
colonie. À quoi il faut ajouter des livres aux thèmes
moins optimistes qui, par exemple, mettent en scène la fumerie
d’opium, un lieu privilégié de la
littérature franco-indochinoise (voir surtout Jules
Boissière, Fumeurs d’opium, 1896) ; ou qui
décrivent de façon plus ou moins satirique la
société expatriée. Dans la deuxième
catégorie, celle des écrits sur la relation coloniale, on
retrouve le personnage littéraire de la congaï, la
maîtresse indigène du colon blanc (ou « petite
épouse », comme l’indique le titre d’un roman
de Myriam Harry de 1905) ; ces écrits racontent le plus souvent
l’échec du couple mixte colonial. Dans la troisième
catégorie, les romans qui analysent « l’âme
indigène » sorte de « romans de mœurs »
qui prétendaient appliquer à la société et
à la psychologie indigènes les outils du naturalisme
(voir par exemple La Barque annamite d’Émile Nolly, 1910).
(Notons en passant l’attitude généralement plus
positive envers les Laotiens et les Cambodgiens qu’envers les
Annamites et Tonkinois.) Paradoxalement, le thème dominant de ce
genre de littérature est celui de
l’impénétrabilité psychologique de
l’indigène. On trouve aussi une récurrence des
thèmes de la cruauté ; de la traîtrise des
congaïs et des boys (domestiques indigènes) ; et de leur
obsession avec les jeux d’argent et les bijoux ou
vêtements, sources de prestige. De l’autre
côté, le personnage du vieux mandarin sage et calme, ayant
renoncé aux désirs de ce monde, incarne souvent
l’attrait du bouddhisme.