Les littératures de l’ère coloniale : «
l’Indochine » [1/8]
Jennifer Yee , Université Paris XII
Le terme « Indochine » fait référence
à une entité territoriale qui est essentiellement une création de la
colonisation française, réunissant de manière artificielle des régions assez
diverses qui sont devenues les pays que l’on appelle maintenant le Vietnam, le
Cambodge et le Laos. La fondation de « L’Union Indochinoise » en 1887
donna brièvement un sens politique spécifique au terme. La grande majorité des
textes littéraires de « l’Indochine » concernent ce qui allait devenir
le Vietnam, prépondérance qui reflète la place de l’Annam et du Tonkin dans
l’économie et la politique coloniales de la France.
À la différence des autres littératures de l’ère
coloniale, la littérature indochinoise est presque exclusivement écrite en
français. C’est n’est qu’à partir des années 1950 avec la décolonisation que la
littérature de langue anglaise investira les pays de l’ancienne « Union
indochinoise », et du Vietnam en particulier. En tout cas, si la production
littéraire ayant pour thème l’Indochine a été parmi les plus riches de toutes
les aires coloniales françaises, la grande majorité de ces textes, publiés
entre les années 1880 et les années 1950, sont oubliés de nos jours.
Les premiers textes sur « l’Indochine »
en langue française sont des récits de voyage ou des témoignages à la première
personne, le fait de missionnaires comme Charles-Émile Bouilleveaux (Voyages
dans l’Indochine, 1848-1856, 1858), ou d’explorateurs comme le géographe Henri
Mouhot dont le journal posthume est publié en 1868. Citons encore l’un des
acteurs de la conquête coloniale, Francis Garnier, qui publia un Voyage
d’exploration en 1873, l’année même de sa mort devant la citadelle de Hanoï.
Mais l’opinion publique en métropole ne
commence à s’intéresser vivement aux choses indochinoises qu’à partir des
années 1880, où on voit l’arrivée en Indochine de journalistes qui écrivent des
articles et publient des livres par la suite. Paul Bonnetain, travaillant pour
Le Figaro, publia ainsi un recueil de ses articles (Au Tonkin, 1885), un roman
(L’Opium, 1886) et des contes (Amours nomades, 1888). Les récits de voyage
garderont une place importante, et les descriptions des ruines du temple d’Angkor
au Cambodge seront un thème récurrent (voir notamment Un Pèlerin d’Angkor,
Pierre Loti, 1911). Mais les dernières décennies du dix-neuvième siècle et les
premières du vingtième virent également la publication d’un nombre important de
romans par des officiers ou des fonctionnaires en poste dans les colonies.