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AVANT-PROPOS  des Cahiers du Sielec n°5                                       [4/11]

   Si, en trente ans, cette étude structuraliste a nécessairement vieilli, sa problématique reste cependant plus féconde et moins passive que celle qui se contenterait de décrire et classer des « images » de l’autre dans un corpus littéraire ou d’opposer la parole du colonisé et celle du colonisateur. L’analyse en termes de postures d’écriture à l’intérieur de cette configuration globale qu’était l’univers mental de la société coloniale algérienne montre aussi que les « images » de l’Autre ne peuvent être dissociées d’un discours plus large sur le rapport colonial, à la lecture duquel toutes les écritures produites dans ce contexte apportent quelque chose. Mais certaines postures d’écritures produisent plus que d’autres des effets de connaissance sur le rapport colonial global et sur la place qu’y tient le colonisé. Les résultats sont parfois surprenants : les postures qui s’avèrent les plus lucides ou les plus éclairantes sur le rapport colonial peuvent être d’origine très différentes, voire opposées ; on les trouve dans le pôle d’identification à l’autre, mais aussi dans le pôle du pas même.
 
  a) L’identification totale ou partielle à l’autre, au colonisé, implique une attitude foncièrement anticolonialiste. C’est le cas exemplaire d’Isabelle Eberhardt qui dénonce globalement, dans toute son œuvre et malgré les aménagements apportés par Victor Barrucand, les effets négatifs de la colonisation sur la société traditionnelle. On peut y ajouter certains ouvrages comme La fête arabe de Jérome et Jean Tharaud et, avec quelques nuances, l’oeuvre d’Etienne Dinet.
  Une autre forme, plus moderne, d’anticolonialisme pourrait être illustrée par le roman de Roblès Les hauteurs de la ville, dont le héros positif est un jeune algérien. En réalité, cette œuvre a fait l’objet d’une réécriture opportuniste dans sa deuxième édition (entre la version de 1946 et celle de 1960, le héros passe de la résistance au nazisme au nationalisme anticolonial). Roblès, qui a encouragé sur le plan éditorial la montée en puissance des écrivains maghrébins, est très informé des nouveaux thèmes de la littérature algérienne et n’a sans doute pas résisté à la tentation de montrer qu’il en était lui-même proche. Mais cette correction cachée est aussi révélatrice de l’évolution de la perception du système colonial par des écrivains appartenant à la minorité européenne.
La posture d’identification à l’autre d’un Jean Sénac est plus nette : il s’assume comme écrivain algérien, et assume les revendications et la lutte de son « peuple » contre l’ordre colonial.
 
  b) Dans une posture d’écriture totalement opposée, la littérature coloniale peut produire un effet de connaissance réaliste sur le colonisé quand la peur de l’autre conduit l’écrivain à la conscience que ce pas même menace sans rémission l’ordre colonial.
   Une grande partie des écrivains qui exaltent le même, c’est-à-dire le colonisateur, tendent à présenter le colonisé comme sa figure inversée, un pas même jugé négativement, dévalorisé et infériorisé à l’aune des valeurs et des vertus du même. D’où des œuvres qui multiplient les stéréotypes sur le musulman, l’arabe, le berbère, tous « indigénisés ». D’autres, comme celles de Louis Bertrand, refoulent l’existence de l’autre jusqu’à le réduire à un simple décor ou un zombie. Mais, à l’opposé, la conscience aiguë que ce pas même constitue une menace cruciale contre la colonisation redonne de la substance à son altérité, invite à ne pas ignorer cet indigène et donc à mieux connaître ce qui fait sa force. Ainsi, les romans de R.H. de Vandelbourg (Sur les hauts plateaux, 1903) décrivent-ils de façon réaliste une lutte pour la terre entre colons et colonisés qui se traduit par la défaite des premiers. Les mécanismes de défense de la société colonisée sont aussi au coeur des romans de Ferdinand Duchêne, même si la mise en scène sans cesse répétée du rapport colonial entre les habitants de Colonville et la tribu des Beni-Thour (subdivisée entre arabes et berbères !) est une ficelle qui finit par s’user. D’ambition plus modeste, les petits tableaux du père Robin, un des rares colons qui se s oient livrés à l'écriture, donnent quelques touches réalistes sur les rapports à l'intérieur du monde rural algérien. Un point commun à ces trois auteurs est la densité empirique d'informations qu'ils apportent en raison de leur connaissance du terrain.
 fg                                                                                                                   fd