Tribulations et Distributions du savoir : l’Afrique à la croisée des discours et des sciences
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Le Discours hégémonique et ses remises en
question
Dès le XVe siècle, les grands voyages
génèrent des « relations » qui (leur nom l’indique) sont avant tout
des
discours restituant un
regard, déformé par toute une série de
prismes : ainsi le prisme grec, le
prisme chrétien, le prisme primitiviste constitueront au fil des siècles autant
d’occasions d’enfermer le monde noir dans des oppositions dichotomiques et un
système d’évaluation hiérarchique. Avant même de se concevoir comme entité
géographique ou ensemble historique, « l’Afrique » subit une
« invention » rhétorique qui
permet surtout à l’Europe de se définir par contraste ; avant d’être sujet d’un
discours auto-référentiel, elle est
objet
d’un discours extérieur, dont les énoncés tendent à s’auto-valider par la
reproduction ou la circulation de « lieux communs »
.
Quant à « l’Africain », il est dès cette époque contraint à donner la
réplique dans la langue et les réflecteurs idéologiques de l’autre : dès 1526,
Afonso Ier (roi du Kongo converti au Christianisme), écrit au roi du Portugal
et au Pape des lettres latines dénonçant en l’esclavage une pratique contraire
aux principes chrétiens, nuisible à son autorité et néfaste à la consolidation
de la foi ; de même, c’est en anglais qu’en 1789 Olaudah Equiano rédige son
autobiographie pour témoigner des réalités de la vie quotidienne en Afrique et
de l’esclavage en Amérique
.
Un discours à visée explicitement
scientifique se développe au XIXe siècle, qui légitime les récits des
voyageurs, missionnaires ou explorateurs comme autant d’observations
objectives, et qui réinterprète la curiosité pour les primitifs à l’intérieur
du paradigme naturaliste et évolutionniste, sinon dans le cadre d’une
hiérarchie raciologique héritée de Gobineau : c’est l’époque des « zoos
humains » et des aberrations de l’anthropologie physique, dont le destin
de la « Vénus Hottentote » constitue une triste et célèbre
illustration
.
Après
l’expansion coloniale, le
contact prolongé avec les populations et la
nécessité de les administrer
donnent naissance à des discours qui ne visent plus tant
à souligner
l’étrangeté des sociétés africaines
qu’à révéler leurs
spécificités. Une
partition et une distribution inégale de la production
scientifique s’établit,
qui débouche sur une répartition du savoir dans des
genres différents de
discours, lesquels participent d’énonciations
concurrentielles et de figures
antagonistes. Les « Coloniaux » se veulent les
premiers médiateurs
entre métropolitains colonisateurs et indigènes
colonisés : pour néanmoins
comprendre l’ambivalence de ce statut, il suffit de comparer deux
itinéraires
d’administrateurs français, le linguiste Maurice Delafosse
et l’écrivain
d’origine antillaise René Maran. Le premier participe
à des opérations de
pacification et de délimitations de territoires en Afrique de
l’Ouest, et se
fait promoteur d’une
ethnographie
itinérante, tâchant d’allier perspective locale (avec l’attention aux langues
africaines comme unités de culture) et perspective globale (avec l’attention
aux structures politiques et religieuses comme ensembles de synthèse) ; il
donne ainsi naissance à de nouvelles
figures
de la médiation : sur le plan administratif,
le Broussard, artisan de la Politique Indigène et protecteur
paternaliste des cultures locales ; sur le plan institutionnel,
l’Africaniste, ou spécialiste et
défenseur de l’Afrique dans les métropoles
.
René Maran exerce de son côté en Afrique Centrale, quand en 1921 la publication
de
Batouala, véritable roman nègre
l’inscrit en rupture de ban avec le colonialisme français, et fait alors de lui
le créateur d’une approche ethnographique plus spécifiquement littéraire ainsi
que le porte parole des colonisés ; dans la suite de sa carrière, Maran sera
lui aussi initiateur de nouvelles figures médiatrices : celle de
l’intellectuel noir, voix critique des
exactions et des abus européens ; celle de
l’écrivain
français, garant d’une exigence universaliste héritée des Lumières ou celle
de
l’écrivain francophone, critique
de ses dévoiements.
Sur tout cela, cf F. Hartog
: Le Miroir d’Hérodote, essai sur la
représentation de l’autre, Paris, Gallimard, 1980 ; G. Lenclud : « Quand voir, c’est reconnaître, Les récits de
voyage et le regard anthropologique », in Enquête n°1, Les terrains de l’enquête, Marseille, Parenthèses,
1995, p.113-129 ; F-X. Fauvelle : L’Invention
du Hottentot, Histoire du regard occidental sur les Khoisan XV-XIX siècle,
Paris, Publications de la Sorbonne, 2002 ; Ch. Miller
: Blank Darkness, Africanist Discourse in
French, Chicago, University of Chicago Press, 1985 ; V.Y. Mudimbe : The Invention of Africa, Bloomington,
Indiana University Press, 1988 & The
Idea of Africa, Bloomington, Indiana University Press, 1994.
C. Hilliard (ed) : Intellectual
Traditions of Pre-Colonial Africa, Boston, McGrawHill, 1998 ; Paul Edwards
(ed) : The Life of Olaudah Equiano,
Harlow, Longman, 1988.
Coll. : Zoos Humains, Paris, La Découverte, 2002
; Coll. : « Zoos Humains, Villages Noirs », L’ethnographie n°2, été 2003 , F-X. Fauvelle : « Les
tribulations de la Vénus Hottentote », L’Histoire
n°273, 2003, pp.79-83.
A. Piriou & E. Sibeud (eds) :
L’Africanisme
en questions, Paris, Centre d’Etudes Africaines/EHESS, 1997 ; J-L. Amselle
& E.Sibeud (eds) :
Maurice Delafosse,
entre orientalisme et ethnographie, l’itinéraire d’un Africaniste, Paris,
Maisonneuve & Larose, 1998 ; B. Mouralis, A. Piriou & R. Fonkoua (eds)
:
Robert Delavignette, savant et
politique, Paris, Khartala, 2003.