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Tribulations et Distributions du savoir :   l’Afrique à la croisée des discours et des sciences                              
                                                                                                    [2/5] 

Le Discours hégémonique et ses remises en question
         
   Dès le XVe siècle, les grands voyages génèrent des « relations » qui (leur nom l’indique) sont avant tout des discours restituant un regard, déformé par toute une série de prismes : ainsi le prisme grec, le prisme chrétien, le prisme primitiviste constitueront au fil des siècles autant d’occasions d’enfermer le monde noir dans des oppositions dichotomiques et un système d’évaluation hiérarchique. Avant même de se concevoir comme entité géographique ou ensemble historique, « l’Afrique » subit une « invention » rhétorique qui permet surtout à l’Europe de se définir par contraste ; avant d’être sujet d’un discours auto-référentiel, elle est objet d’un discours extérieur, dont les énoncés tendent à s’auto-valider par la reproduction ou la circulation de « lieux communs »[1]. Quant à « l’Africain », il est dès cette époque contraint à donner la réplique dans la langue et les réflecteurs idéologiques de l’autre : dès 1526, Afonso Ier (roi du Kongo converti au Christianisme), écrit au roi du Portugal et au Pape des lettres latines dénonçant en l’esclavage une pratique contraire aux principes chrétiens, nuisible à son autorité et néfaste à la consolidation de la foi ; de même, c’est en anglais qu’en 1789 Olaudah Equiano rédige son autobiographie pour témoigner des réalités de la vie quotidienne en Afrique et de l’esclavage en Amérique[2].
   Un discours à visée explicitement scientifique se développe au XIXe siècle, qui légitime les récits des voyageurs, missionnaires ou explorateurs comme autant d’observations objectives, et qui réinterprète la curiosité pour les primitifs à l’intérieur du paradigme naturaliste et évolutionniste, sinon dans le cadre d’une hiérarchie raciologique héritée de Gobineau : c’est l’époque des « zoos humains » et des aberrations de l’anthropologie physique, dont le destin de la « Vénus Hottentote » constitue une triste et célèbre illustration[3].
   Après l’expansion coloniale, le contact prolongé avec les populations et la nécessité de les administrer donnent naissance à des discours qui ne visent plus tant à souligner l’étrangeté des sociétés africaines qu’à révéler leurs spécificités. Une partition et une distribution inégale de la production scientifique s’établit, qui débouche sur une répartition du savoir dans des genres différents de discours, lesquels participent d’énonciations concurrentielles et de figures antagonistes. Les « Coloniaux » se veulent les premiers médiateurs entre métropolitains colonisateurs et indigènes colonisés : pour néanmoins comprendre l’ambivalence de ce statut, il suffit de comparer deux itinéraires d’administrateurs français, le linguiste Maurice Delafosse et l’écrivain d’origine antillaise René Maran. Le premier participe à des opérations de pacification et de délimitations de territoires en Afrique de l’Ouest, et se fait promoteur d’une ethnographie itinérante, tâchant d’allier perspective locale (avec l’attention aux langues africaines comme unités de culture) et perspective globale (avec l’attention aux structures politiques et religieuses comme ensembles de synthèse) ; il donne ainsi naissance à de nouvelles figures de la médiation : sur le plan administratif, le Broussard, artisan de la Politique Indigène et protecteur paternaliste des cultures locales ; sur le plan institutionnel, l’Africaniste, ou spécialiste et défenseur de l’Afrique dans les métropoles[4]. René Maran exerce de son côté en Afrique Centrale, quand en 1921 la publication de Batouala, véritable roman nègre l’inscrit en rupture de ban avec le colonialisme français, et fait alors de lui le créateur d’une approche ethnographique plus spécifiquement littéraire ainsi que le porte parole des colonisés ; dans la suite de sa carrière, Maran sera lui aussi initiateur de nouvelles figures médiatrices : celle de l’intellectuel noir, voix critique des exactions et des abus européens ; celle de l’écrivain français, garant d’une exigence universaliste héritée des Lumières ou celle de l’écrivain francophone, critique de ses dévoiements.


[1]Sur tout cela, cf F. Hartog : Le Miroir d’Hérodote, essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard, 1980 ; G. Lenclud : « Quand voir, c’est reconnaître, Les récits de voyage et le regard anthropologique », in Enquête n°1, Les terrains de l’enquête, Marseille, Parenthèses, 1995, p.113-129 ; F-X. Fauvelle : L’Invention du Hottentot, Histoire du regard occidental sur les Khoisan XV-XIX siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002 ; Ch. Miller : Blank Darkness, Africanist Discourse in French, Chicago, University of Chicago Press, 1985 ; V.Y. Mudimbe : The Invention of Africa, Bloomington, Indiana University Press, 1988 & The Idea of Africa, Bloomington, Indiana University Press, 1994.
[2] C. Hilliard (ed) : Intellectual Traditions of Pre-Colonial Africa, Boston, McGrawHill, 1998 ; Paul Edwards (ed) : The Life of Olaudah Equiano, Harlow, Longman, 1988.
[3] Coll. : Zoos Humains, Paris, La Découverte, 2002 ; Coll. : « Zoos Humains, Villages Noirs », L’ethnographie n°2, été 2003 , F-X. Fauvelle : « Les tribulations de la Vénus Hottentote », L’Histoire n°273, 2003, pp.79-83.
[4] A. Piriou & E. Sibeud (eds) : L’Africanisme en questions, Paris, Centre d’Etudes Africaines/EHESS, 1997 ; J-L. Amselle & E.Sibeud (eds) : Maurice Delafosse, entre orientalisme et ethnographie, l’itinéraire d’un Africaniste, Paris, Maisonneuve & Larose, 1998 ; B. Mouralis, A. Piriou & R. Fonkoua (eds) : Robert Delavignette, savant et politique, Paris, Khartala, 2003.         
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